Information: Les termes en rouge sont expliqués dans le lexique en fin d'article.

 

Drogue, alcool, conduites sexuels débridées, vitesse, … Braver l’interdit, franchir les limites et jouer avec les lignes en dépit du bon sens et de la sécurité, en quête d’une sensation, d’un état. Voilà un phénomène qui était encore marginal il y a quelques générations mais qui l’est de moins en moins. Pour échapper à la pression de la société et accéder à une liberté et à un lâcher-prise factice, pour atteindre ce qui leur semble inatteignable sans un « quelque chose en plus », pour un bénéfice supposé et voulu immédiatement mais des conséquences insidieuses qui, elles, s’installent à coup sûr,  jusqu’à parfois l’irréparable. Beaucoup tombent dans ce piège, tel un Shrek qui signe direct pour une journée de répit sans ses gosses … sans penser à ce que cela implique réellement. Principe de plaisir vs principe de réalité, le combat s’engage. Comment éviter ce piège ? Comment s’en extirper ? Focus sur un problème majeur de santé publique. 

  Principe de plaisir vs de réalité :  

Petit détour théorique pour bien situer notre propos. L’opposition entre principe de plaisir et de réalité est une notion de base lorsque l’on aborde des thèmes comme l’addiction et les conduites à risques car il vient définir comment l’appareil psychique vient trouver satisfaction dans la substance consommée ou la sensation recherchée. Lorsque l'appareil psychique est encore immature, le plaisir doit être immédiat. Impossible de différer même pour en avoir plus. C’est ce que l’on retrouve notamment dans le test du chamallow où l'on propose à des enfants soit de manger un chamallow tout de suite, soit de résister à le manger pendant 15 minutes pour en obtenir un supplémentaire. Cette expérience, proposée pour mesurer le contrôle inhibiteur des enfants, c’est à dire leur capacité à faire abstraction (inhiber) et à se contrôler - ici en ne mangeant pas un bonbon - montre bien l’opposition entre principe de plaisir et de réalité.

Céder au principe de plaisir, ce serait manger tout de suite le chamallow, succomber à la tentation pour une satisfaction immédiate, instantanée. Mais - car il y a toujours un mais - la satisfaction est instable, incomplète et fugace : on aurait pu en avoir plus si on avait attendu, donc on culpabilise, on s’en veut d’être passé à côté de plus par impulsivité et on cherche à contourner pour avoir plus, autrement, sans succès. De l’autre, ne pas manger de suite le bonbon, c’est en avoir un de plus après. Accepter un moment de frustration, apprendre à se contrôler pour accéder à une autre forme de plaisir :  un plaisir plus complet car conforme aux règles donc sans culpabilité, et avec en prime la satisfaction personnelle d’avoir sû résister. 

Si je vous ai parlé de cette opposition, c’est qu’on peut la retrouver dans certains profils de conduites à risques. Pourquoi ? Parce que parfois la tentation d’obtenir tout de suite est trop forte et l’appareil psychique mal « éduqué à résister ». Pour ce profil de consommateurs, il faut donc cette dose de « bonheur illusoire » à tout prix, maintenant, et on avisera plus tard les conséquences. Ces conséquences, qui appartiennent au principe de réalité leur paraissent bien abstraites, et bien futiles par rapport aux effets surpuissants de la sécrétion de dopamine dans le sang, hormone du circuit de la récompense qui vient provoquer une cascade de satisfaction  et d’ivresse, d’euphorie purement neurochimique (puisque dû à une hormone) au moment de la pénétration du produit dans le système nerveux (cerveau et neurones). Ce n’est qu’une fois l’euphorie retombée que le malaise apparaîtra, … ou pas. Ou pas car pour x raisons appartenant à leur histoire, à leur construction identitaire, des personnes peuvent être amenées à se persuader que sans un grain de quelques choses en plus, il n’auront pas accès à quelques choses d'autre . A quoi ? A pleins de choses différentes ! Merci les comics indépendants de nous fournir différents exemples parlant. 

 Consommer pour se découvrir des capacités ou le pouvoir de la déshinibition : l’exemple de Buzzkill 

La consommation d’alcool ou de drogues n’est pas sans conséquences sur le corps et l’esprit : conscience de soi et perception de l’environnement modifiées, fonctions cognitives (mémoire, concentration par exemple) perturbées … On se trouve alors d’avantage ceci, ou moins cela. Et on peut en venir à croire qu’à jeun, sans cette substance qui nous confère tous ces "avantages", on ne peut plus rien. C’est ainsi que nous retrouvons dans Buzzkill chez Delcourt, un jeune homme complètement à la dérive. Une histoire de vie compliquée et où il n’a pu compter que sur lui, sans mettre de sens sur les évènements tragiques traversés, en ont fait un garçon introverti, renfermé, peu prompt à se livrer.

Nous le retrouvons à une réunion des alcooliques anonymes en train de se demander ce qu’il peut bien faire ici et comment des personnes inconnues et aussi éloignées de lui pourraient bien comprendre ce qu’il traverse. Quelle sensation en effet si étrange, que de se retrouver à une première réunion, entouré de personnes liées par une problématique forte mais toutes si profondément en prises avec leur démon intérieur, que toutes se pensent seules dans un grand tourbillon d’émotions qui ne pourraient être comprises par le groupe. Notre jeune héros, agacé par cette ambivalence de sentiments cherche à s’isoler le temps d’une cigarette et est rattrapé par un ancien du groupe. Il se dit alors en gros  « ah si seulement j’avais bu un verre, je pourrais l’envoyer en orbite » car ses pouvoirs semblent corrélés à sa consommation. Vous l’avez vu ce « Ah si ? »

 

Depuis quand ne peut-on pas envoyer bouler quelqu’un sans un verre ? Depuis quand la force vient-elle seulement d’une potion magique ? Il est parfois plus facile de se persuader qu’une substance telle la potion gauloise de Panoramix nous donnera des ailes plutôt que de se sentir capable de soulever des montagnes par nous-même. Pourquoi ? Pas par faiblesse d’esprit, surement pas. Parce que l’alcool au niveau cérébral vient ralentir l’activité des neurones. La vigilance diminue, le petit moulinet à pensées angoissantes avec, ce qui provoque momentanément un effet dépresseur (= calmant) amenant bien-être, baisse de l’anxiété, euphorie et désinhibition. On se sent alors momentanément capable de tout. Revers de la médaille, l’alcool est un produit dépresseur et non stimulant. Passé donc ce premier effet de détente, il peut provoquer une baisse de sensibilité aux stimulations physiques, psychologiques et à une répercussion sur l’ensemble des sphères de la vie de l’individu si sa consommation est déraisonnée. Je vous passe le discours des autorités de santé. 

  Refuge dans l’imaginaire suite au deuil - Bones parish : 

On touche ici à des notions assez compliquées de réalité interne, d’objet primaire d’attachement, et je ne vous embrouillerait pas avec des notions trop complexes. Deux notions intriquées pour comprendre la personnalité de Grace, la femme à la tête du réseau de fabrication de la cendre dans Bones Parish, chez Delcourt. Celle de deuil et celle d’attachement. L’attachement en psychologie, pour faire très court car on pourrait en écrire très long, fait référence à la faculté à se sentir au plus profond de soi en sécurité affective par rapport à ceux qui compte le plus pour nous. Avoir un attachement abouti, c’est avoir un sentiment de sécurité interne (=en nous) qui nous permet alors d’interagir avec les autres et avec le monde avec confiance. Mais, et on en vient à notre deuxième notion, lorsque des deuils affectent une personne très tôt dans son développement et donc dans sa construction identitaire, alors que son attachement n'est pas suffisamment sécure, alors les conséquences peuvent être lourdes. Peuvent-être. Entendez bien le "peuvent être", car il ne s’agit pas de généraliser à l’entière population mes propos mais d’analyser une possibilité parmi tant d’autres. Tout être est unique mais certains cheminements tendent à revenir régulièrement, tendent à se retrouver dans certains comportements notamment à risque, c’est tout. 

Revenons en à notre propos après ces petites précautions d’usage. Le deuil peut donc avoir un effet très délétère sur le le psychisme et la personnalité. Il ne s’agit pas forcément de la période suivant un décès, mais de toutes séparations brutales ou vécus d’abandons. Le ressenti est alors si violent et l’attachement si fragile que la fêlure dans l’âme reste vivace. La tentation est alors grande de se replier sur soi, de trouver dans la rêverie, dans l’imaginaire, un échappatoire, en se recréant un univers plus agréable, plus enchanteur et pourquoi pas où l’être aimé est présent. Si se réfugier dans l’imaginaire est totalement sain, parfois, certaines personnes peuvent être tentées d’avoir recours à des substances psychoactives pour que l’effet soit plus poignant, pour y croire un peu plus fort et décrocher du réel plus longtemps. Certaines drogues ont malheureusement cet effet et Bone Parish nous en offre un merveilleux exemple.

Dans Bone Parish, une drogue faite à partir de cendre humaine circule sur le marché noire, permettant un trip propulsant le consommateur dans la vie de la personne décédée dont il a consommé la cendre. Glauque au possible n’est ce pas ? Mais une sacrée porte vers l’imaginaire pour échapper à un réel, jugé pas assez fantasque. Mais le cas dont il me parait interessant de vous parler dans ce comics est celui de Grace. Grace a perdu son mari et ne se remet pas de sa perte. Alors elle consomme encore et encore, le retrouvant ainsi dans ses shoots, dans un état second, se coupant de sa vie de famille, de ses enfants, se dégradant à vue d’oeil juste pour quelques instants de plus auprès de l’homme de sa vie. Mais le retrouver dans ces rêves tout en tentant de reconstruire sa vie de femme dans la vrai vie la place en ce que l’on appelle dissociation. Un processus pathologique dangereux où son identité se retrouve déchirée entre ce qu’elle croit continuer à vivre avec son mari défunt, et ce qu’elle construit dans le réel. Comment alors sortir indemne de cette expérience ? Comment dire au revoir à l’être aimé imaginaire pour lui laissé une place interne en son coeur, d’une manière différente sans ne plus fuir sa vie et la réalité ? Nous suivrons de près le cheminement de Grace dans le prochain tome.

  Conduite à risque pour promesse grandiose - The Beauty :  

On connaissait la pilule qui rend intelligent avec Limitless, on imaginera maintenant la MST qui rend beau. Bienvenue dans The Beauty où une étrange rumeur prend de l’ampleur  : une maladie sexuellement transmissible permettrait d’obtenir le corps parfait, l’apparence irrésistible. Alors les conduites se débrident, de plus en plus de personnes partent à la conquête du parfait partenaire - celui à risque, celui à forte probabilité d’avoir une MST - afin d’obtenir la beauté éternelle. Personne ne semble se poser plus de questions que cela. Peu importe le reste. Finit la pression sociale, finit les heures à la salle de sport ou le régime drastique. Une partie de jambe en l’air avec quelqu’un d’infecté et vous voilà irrésistible ! Peut être quand même un peu trop beau pour être vrai n’est ce pas ?

Effectivement, mais je ne vous en dirait pas plus, le but n’est pas de vous spoiler pour autant. Je veux juste attirer votre attention sur le mécanisme en jeux. La pression sociale qui pèse sur chacun d’entre nous est de plus en plus grande au fil du temps : les injonctions à être beau, grand, fort, mince, intelligent et j’en passe amène anxiété, contrôle, TOC, et nous coupe de l’instant présent, nous projetant dans une anticipation anxieuse à chacun de nos actes.

 

Alors, quand un produit miracle nous promet monts et merveilles, nous pouvons parfois avoir tendance à succomber à la tentation. Que dire des pilules magiques promettant l’amincissement mais qui dérèglent le foie et les reins ? Des régimes draconiens pour ressembler à des images retouchées irréelles ? Ces conduites à la conquête d’un idéal peuvent nous amener à une profonde détresse psychologique où notre esprit, toujours à la recherche du perfectionnement et de l’adaptation pour nous permettre de nous améliorer, n’est alors plus capable de nous voir tels que nous sommes. C’est la distorsion cognitive : notre cerveau ne voit plus le réel, mais le perçoit avec le filtre de nos pensées, distordant ainsi la réalité. Par exemple, on se regarde dans la glace et on se voit avec 20kg de plus. Du coup,  on continue à affamer encore plus notre corps ou à aller pousser plus de fonte pour la mauvaise raison. Ah société si exigeante, si intolérante .. 

  Comment se sortir d’une spirale infernale ?  

Vous l’aurez compris par ces quelques exemples, les mécanismes et les chemins de pensées amenant à une conduite à risque sont bien nombreux, et nous en avons à peine effleurer la surface, le but n’étant pas de vous en dresser une liste exhaustive ou de vous en faire un cours magistral. Seulement voilà, il faut avoir à l’esprit que l’attraction qu’exerce la conduite à risque sur nous, provient de nos failles les plus profondes. Et que celles là, il ne faut pas les laisser sous cloches. Il faut apprendre à les écouter tout en ne les laissant pas nous mener par le bout du nez et pour cela il existe des personnes plutôt qualifiées : les psychologues. Certains se sont mêmes spécialisés en addictologie ou en animation de groupes de parole et auront des outils encore plus spécifiques dans leur boîte à outil, cela serait dommage de s’en priver. 

Toujours est-il que pour ne pas succomber à la tentation d’une conduite à risque quand nous ressentons le besoin « d’avoir recours à quelques choses pour obtenir quelques choses », en parler, mettre des mots, du sens dessus, cela à du bon. Cela peut être à un professionnel, qui vous aidera à comprendre :

- comment la substance ou la sensation à laquelle vous avez recours agit et trompe votre cerveau,

- comment reprendre confiance en vous pour obtenir ce dont vous avez besoin en accord avec le principe de réalité et donc sans risque pour vous,

- comment vous redonner plus de bienveillance envers vous même aussi car souvent, le contrôle et l’intransigeance que nous exerçons sur notre vie et notre mental joue beaucoup sur notre besoin de lâcher prise ensuite.


Mais il y a aussi un autre mécanisme qui fait ses preuves, un mécanisme dont on n'entend pas tellement parler en France mais qu’on voit partout à la télévision dans les séries américaines ou dans les comics : l’apprentissage par les pairs, le partage d’expérience. C’est ce que l’on retrouve dans les groupes de parole. Dans Buzzkill par exemple, notre jeune protagoniste assiste à un groupe des alcooliques anonymes un peu à contre coeur. Il ne se sent pas tellement concerné par les histoires des autres. « Qui comprendrait la sienne qui n’a rien à voir avec la banalité de celles des autres ? ». Pensée classique, révolte interne, colère qui gronde. Mais il rencontre celui qui sera son parrain et qui lui explique quel sera le processus qu’il devra suivre pour remonter la pente. Il ne lui ment pas, il ne lui dit pas que cela sera facile, bien au contraire. Mais il lui livre son expérience vécue, et ça, ça fait toute la différence. C’est un phénomène que j’observe souvent sur un de mes lieux d’exercice et que j’utilise le plus souvent possible : difficile pour certaines personnes de croire au discours d’un psychologue qu’ils pensent non concerné. « Vous en savez quoi vous de ce que je ressens hein ? ». Mais quand on confronte cette même personne à une autre ne serait-ce qu’un tout petit peu plus avancée sur le chemin de l’acceptation, du mieux-être, alors le miracle opère. On croit d’avantage celui qui a pataugé dans la même merde que soi. 

  Conclusion :  

J’espère que cette « petite » introduction à la conduite à risque vous aura plus et que cela - car c’est bien le but de notre rubrique - vous apportera un éclairage plus bienveillant sur un autre trouble psychologique.

 

  Lexique de secours :  

  • Conduite à risque : comportement entraînant une mise en danger de soi

  • Appareil psychique : terme qui désigne le mode d’organisation et de fonctionnement du cerveau et de ces différentes composantes psychologiques (identités, inconscients, personnalité …)

  • Conscience de soi : conscience de sa propre identité, de ses désirs, de ses sentiments et pensées

  • Désinhibition : relâchement des règles régissant le comportement social

  • Construction identitaire : processus dynamique au cours duquel la personne se définit et se reconnaît par sa façon de réfléchir, d’agir et de vouloir dans les contextes sociaux et l’environnement naturel où elle évolue

  • Sécure : référence à un des 3 types d’attachement , le plus sain et le plus approprié pour un bon développement. L’enfant se sent en sécurité pour pouvoir se développer et découvrir son environnement, chose qu’il ne pourrait pas faire sinon.

  • Substances psychoactives : substances qui vont avoir un impact sur le fonctionnement cérébral

Maéva.

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